Dans la droite ligne de la mode de la libération des entreprise ou de la pleine conscience, on voit surgir une nouvelle proposition : Le bonheur au travail.

L’irruption, ou devrions nous dire l’éruption, de ces propositions sonne comme des promesses d’avenir radieux mais peuvent parfois être transformées en des injonctions cachées d’un système économique en réorganisation permanente et qui tente d’amener les individus à compenser individuellement les problèmes que ce même système génère.

La proposition du bonheur mérite d’être examinée car qui refuserait une telle proposition ?

La référence à Spinoza tente de placer le débat dans le champ philosophique. C’est certainement une nécessité car le bonheur est bien une question de philosophie. Mais de philosophie personnelle plutôt que d’injonction ou de morale sociale. Le fait qu’on en fasse un projet sociétal induit le risque de transformer ceci en une injonction à être dont nous connaissons les risques. Ces risques déjà évoqués dans le domaine du coaching ou de l’entreprise libérée[1]

La référence à Spinoza peut porter à une certaine confusion : Spinoza parle de joie plutôt que de bonheur. Est-ce la même chose ?

Cette assimilation du bonheur à la joie génère peut être une double contrainte, un paradoxe qu’on peut essayer de décoder en tentant de définir la différence entre ces deux concepts :

 

LA JOIE

Il semble que la joie ne doive rien à l’environnement si j’en juge par les écrits d’Etty Hillesum ou ceux de Magda Hollender[2] sur sa vie dans l’enfer des camps de concentration où la joie ne l’a pas quitté. Ces mêmes camps au fronton desquels s’affichait un slogan[3] auquel tout chômeur de notre époque adhèrerait avec joie (ou avec bonheur ?)

Magda Hollender nous montre comment l’environnement ne détermine pas toujours l’état interne de l’individu. C’est ce que l’individu fait de sa perception de l’environnement qui la conditionne. Alors si la joie Spinozienne de Magda Hollender n’est pas déterminée par l’environnement elle a pu aussi exister à l’ile du Diable[4].

Promouvoir la joie auprès des acteurs de l’entreprise peut alors être un excellent moyen d’obtenir un engagement inconditionnel. La joie est à trouver en toi ! Pas dans tes conditions de travail !  Je ne sais pas si je partage ce projet. Il faudra que j’y réfléchisse encore un peu. Il me semble qu’on puisse partager le projet individuellement le projet du bonheur dans un travail de cheminement personnel, mais que ce projet risque de devenir une injonction à être : Une tentative de « fleurir nos camisoles[5] »

 

LE BONHEUR

Comme le dit St augustin, le bonheur c’est de désirer ce que l’on a.  Si le bonheur c’est de vouloir ce que l’on a, le bonheur n’a pas beaucoup de place dans l’entreprise, qui par principe consiste à produire ce que l’on n’a pas, à réaliser l’inexistant et donc d’avoir un projet sur ce que l’on a pas.  Qu’est-ce qui peut nous pousser à produire ce que l’on a pas sinon justement le désir de ce que l’on a pas.

 

 

LA DOUBLE IMPASSE DU BONHEUR EN ENTREPRISE

Cette question du bonheur en entreprise se trouve devant une double impasse :

On a le choix entre le bonheur qui conduit à l’immobilisme entrepreneurial et la joie qui consiste à pouvoir vivre dans la joie les conditions de travail les plus extrêmes.

Parler du bonheur dans l’entreprise c’est la même imposture que d’introduire dans le champ social des éléments du privé, de l’intime comme la méditation[6] ou la psychanalyse. Cette tentative de faire appel aux mythes[7] nous évite de faire appel à la raison pour provoquer de la mobilisation. Cet appel au mythe autorise[8] à prendre le risque de s’essayer à d’autres comportements. Mais quand ce risque de changer de comportement se prend dans un contexte au modèle socio-économique toujours inchangé, le risque de détournement ou de perversion est très grand. Le système industriel ou capitaliste a toujours su tout récupérer pour se réinventer. On peut par exemple, au risque de choquer, voir à quel point le syndicalisme a fortement contribué à la régulation du système capitaliste et en fût un allié objectif.

La question n’est pas ici de désespérer du projet de créer les conditions de l’épanouissement de tous au travail. Il est juste question d’alerter sur les risques de partir sans avoir posé les jalons d’une réflexion construite sur la question. Chasser les marchands du temple ne veut pas dire qu’on nie la légitimité de l’esprit qui l’a fondé. C’est juste chasser les vendeurs d’idoles.

Le bonheur au travail est tout à fait dans l’air du temps de l’injonction de subjectivité qui est faite aux acteurs de l’entreprise : le monde étant devenu trop complexe et trop incertain pour continuer à contrôler la société dans sa globalité par des mythes collectifs et fortement mobilisateurs, on fait appel aux mythes individualiste pour développer l’auto-contrôle. Ce n’est ni mieux ni pire c’est juste un autre champ d’action encore peu exploré et peu balisé, dans lequel on risque de marcher à l’aveugle et de n’en pas voir les pièges.

Pour le baliser un peu mieux il est sans doute nécessaire de dépasser les slogans pour étayer ce champ d’une réflexion scientifique sur ce projet. Sans cet étayage scientifique ces nouveaux mythes risque de participer activement à la nième crise de réorganisation de la société capitaliste. Et pas forcément dans le sens des intéressés.

Les travaux de recherche d’Yves Clot, tout les apports de la psychologie du travail sont moins vendeurs et moins séduisants que les slogans commerciaux. L’approche par la recherche suppose une rigueur, une forte vigilance et un engagement opiniâtre mais surtout, surtout une ascèse d’espoir et d’illusion.

Mais il est inutile d’espérer pour entreprendre[9].

 

Cette volonté de développer le bonheur au travail je ne suis pas sûr qu’elle conduise à ce qu’on espère.

On peut rapprocher la revendication du bonheur du slogan « soyez autonome » qui parcourt l’entreprise depuis de longues années en ne produisant que des doubles contraintes et des paradoxes.

L’injonction d’autonomie des employeurs contient une injonction cachée : soyez autonome tout en laissant le contrôle à l’organisation et la finance. Soyez autonome dans votre manière d’accepter inconditionnellement ce qu’on vous demande de faire.

Je ne suis pas sûr que la plupart des employeurs persisteraient dans leur injonction d’autonomie si on leur proposait de définir l’autonomie comme : auto-direction, auto-organisation, auto-régulation et auto-contrôle.

La demande d’autonomie dans un rapport salarial met l’acteur dans une double-contrainte de développer cette autonomie tout en restant dans un rapport de subordination.

En fait, la demande d’autonomie cache une demande plus triviale : débrouillez vous ! c’est à dire que l’entreprise réduit l’autonomie à l’auto-régulation : l’acteur n’a pas à décider de la direction qu’il donne à son action, il peut à la limite s’autoréguler tant que c’est dans une organisation que le dirigeant peut comprendre, et en tout cas le contrôle reste de la légitimité de la direction.

 

injonction a etre

Soyez libre ! Soyez heureux ! Soyez autonome ! C’est un ordre !

De la même manière on peut se demander quelle demande cachée contient le projet du bonheur au travail ?

Vers quel totalitarisme peut nous conduire une philosophie du type « bonheur intérieur brut » du Bouthan quand il tente de s’appliquer à un système toujours organisé autour de critères économico-financier ?

Derrière ces injonctions à être se cachent souvent des mécanismes de contrôle invisibles et donc impensés. Des mécanismes par rapport auxquels il est difficile de se situer et de trouver sa liberté.

Ces différentes tentatives de donner à l’individu la responsabilité de trouver individuellement des solutions à des problèmes générés par le système s’ancre dans le grand mouvement de l’individuation, de « l’injonction de subjectivité » qui a suivi l’effondrement des grands intégrateurs[10] et la disparition des collectifs à la fin de l’ère industriel. Mais cette disparition des collectifs et donc des communautés commence à montrer la limite d’une telle option. Cette disparition des collectifs laisse émerger les manques qu’elle génère. L’irruption de ces mouvements comme le bonheur au travail ou l’entreprise libérée qui prônent le retour au collectif, sont sans doute l’observable du désir de combler ce manque.

 

[1] Voir les articles:

De la pratique de soi a la pratique de regulation : Le développement personnel dans l’entreprise. Valérie Brunel Laboratoire de changement social Université paris 7 – Denis Diderot

Les mots et les choses de l’entreprise libérée : http://www.mom21.org/les-mots-et-les-choses-de-lentreprise-libere/

  • [2] Magda Holender 4 petits bouts de pain. Des ténèbres à la joie.

[3] arbeit macht frei : le travail c’est la liberté

[4] C’est ainsi qu’était nommées les usines Renault de l’ile Seguin en référence aux conditions de travail.

[5] Comme disait Bernard Lavilliers dans une de ses chansons : Monsieur Powels s’en va fleurir nos camisoles.

[6] Voir à ce sujet l’article : http://www.metavision.fr/mindfullness-elu-produit-lannee/

[7] Dans le sens de JC Casalegno : Les entreprises libérées : Une mythologie de contestation

http://www.4tempsdumanagement.com/4-44-Les-entreprises-liberees-Une-mythologie-de-contestation_a5917.html?TOKEN_RETURN

[8] voir l’article : De la mythologie de contestation à la construction d’une légende

http://www.4tempsdumanagement.com/De-la-mythologie-de-contestation-a-la-construction-d-une-legende_a5944.html?TOKEN_RETURN

 

[9] Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer : guillaume d’Orange Nassau

 

[10] Yves Barrel

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