Le phénomène de mode de l’entreprise libérée est une pierre dans le jardin du patronat qui, dans les années 70/ 80, du haut de son arrogance naïve avait imaginé une Europe en col blanc qui pense le travail, qui invente et le tiers monde atelier de l’Europe qui exécute.

Malheureusement, tout nous indique que l’inventivité est là ou le travail s’exécute. Le génie se déplace généralement avec l’établi. Le développement de l’innovation en chine en est sans doute la meilleure preuve.
« C’est celui qui fait qui sait !» répètent les tenants de l’entreprise libérée.

Mais on continue en France à décider en haut lieu et à laisser l’exécution compenser l’imagination irréaliste de ceux qui se sont arrogé le droit de penser le travail.

C’est cette façon de penser le travail en centralisant la décision et en concentrant les modes de production qui a mis à mal le travail dans de grands groupes industriels. Cette concentration a eu comme conséquence une disparition des modes informels d’intégration et d’apprentissage. La crise de l’emploi que nous vivons est en réalité une crise du travail. C’est la fertilité du travail qui a été asséchée. Cet assèchement de la fertilité trouve son origine dans la tentative de contrôler et rationnaliser les interactions dans le travail.

Ce contrôle et cette rationalisation n’a laissé la place qu’à ce qu’il était possible de peser, de mesurer et d’en identifier la valeur économique. Ce qui n’a pas de valeur selon les critères économiques et financiers étant par définition inutile.

Or, on s’aperçoit qu’une grande part des apprentissages qui favorisent l’intégration au travail, passe par les processus de confrontation informels que conduit l’individu quand il se frotte au réel dans l’action.

 

L’entreprise libérée en plaçant l’acteur au centre de son action, lui redonne sa légitimité à utiliser son génie personnel pour s’ingénier à résoudre les problèmes qu’il rencontre. En replaçant le collectif comme organe central de la production l’entreprise libérée permet que se régénère la fertilité du travail.

Redonner au collectif sa mission de générer des interactions non contrôlables permet de répondre en acte à la remarque de Pierre Yves Gomez[1] : « Le problème de l’entreprise c’est de savoir se penser comme une organisation et pas comme une communauté ».

Une communauté organisée certes mais une communauté d’abord.

L’organisation lorsqu’elle est pensée d’une manière abstraite, hors de l’action par des experts et qui ne ressemble en rien à ce qui se passe sur le terrain, interdit que se construise une communauté.

Or, pour obtenir de la coopération, la communauté prime sur l’organisation. Il faut d’abord se constituer en communauté avant de penser à l’organiser.

La communauté est capable de s’auto-organiser. Par contre l’organisation ne produit pas de communauté et donc ne produit pas d’interaction solidaire.

Le phénomène de mode de l’entreprise libérée est une réponse en acte, intuitive, au vide de sens, à l’assèchement de la fertilité que produit au bout du compte un modèle entrepreneurial obsolète.

On voit bien comment les « start up » peuvent se voir déposséder de leur génie, à partir du moment où la finance tente de mettre de l’organisation sans préserver la communauté. Séparer le lieu de la pensée du lieu de l’action est dans une certaine mesure utile pour produire: on voit bien comment le modèle taylorien a permis de développer des modes productions tout à fait efficaces. Mais c’est néfaste à la création. La création se régénère là ou est l’action. Le génie se cache généralement dans le tiroir de l’établi.c’est en se frottant au réel que l’acteur fait sortir le génie de sa  lampe.

Régénérer la fertilité du travail est sans doute aucun la seule manière de résoudre la crise du travail que nous vivons. Ce n’est pas en créant des emplois mais en employant la créativité des acteurs qu’on pourra régénérer la fertilité du travail.

 

 

[1] pierre yves Gomez,   le travail invisible Enquête sur une disparition, Francois bourin éditeur. 2013

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