Entre formation et développement personnel, l’analyse de pratiques trouve sa place dans les démarches de professionnalisation des acteurs de l’entreprise.

L’émergence des démarches d’analyse de pratiques nous requestionne sur ce qu’on peut attendre de la formation, mais aussi sur ce qu’est pour nous la formation : jusqu’où peut on parler de formation ? à quoi sert la formation ?

On peut définir la formation comme un processus d’influence de la relation que l’individu entretien avec lui-même et avec son environnement.

La relation de l’individu à lui-même et à son environnement peut être influencée de plusieurs manières :

  • Un changement de représentation : Que ce soit par « l’offre de signification [1]» que peut être l’initiation à de nouveaux contenus pédagogiques ou par une conscience différente acquise par  un accompagnement spécifique, le changement de représentation a une influence directe sur les modes de décisions de sens et d’action de l’individu
  • Un changement de conscience : l’accompagnement par l’analyse de pratiques (individuelle avec le coaching ou collective avec les groupes de coprofessionnalisation) peut donner à l’individu une capacité de mise à distance et une certaine habitude à relativiser ses croyances. Cette démarche constitue un apprentissage par imitation à construire intentionnellement des significations plutôt que de se laisser être dépendant de ses croyances inconscientes. Elle permet à l’individu de comprendre et d’accepter qu’une situation puisse être lue de plusieurs manières et que la  signification  d’une situation puisse acquérir un certain volume si on coordonne les points de vues différents, les lectures possibles.
  • Une acquisition d’habiletés nouvelles : Que ce soit par l’acquisition par la pratique de gestes cognitifs au départ plutôt intuitifs comme le geste d’épochè, ou que ce soit par l’acquisition par imitation des modes de questionnement, l’individu acquière la possibilité d’interagir d’une manière plus efficiente avec son environnement. Comme une sorte de métis économique de la relation.
  • Un changement de posture : Ces différentes modifications ont tendance à modifier la manière dont l’individu conduit son interaction avec les autres : plus à l’écoute, plus capable d’empathie, il peut acquérir la capacité à être dans ce qu’on pourrait appeler la position du philosophe : capacité à faire le détour par l’attention consciente au monde avant de décider d’agir.

 

Apprendre à Problémer plutôt que chercher des réponses « prépensées »

Comme le disait Bertrand Schwartz (1973)« Un adulte ne se formera que s’il trouve dans la formation une réponse à ses problèmes dans sa situation. »

Cette phrase appelle une remarque:

– Trouver la réponse ne veut pas dire ouvrir la bonne boite avec la réponse toute faite. La réponse à nos problèmes ne sont pas comme les  œufs de pâques quelque part sous une feuille, serait-ce les feuilles d’un livre. Croire cela serait de l’ordre du mystère religieux. Trouver une réponse c’est d’abord se mette en condition de l’élaborer.

L’analyse de pratiques propose deux niveaux de réponse à cette exigence :

  • La matière de travail est le vécu expérientiel du participant, le projet est  la recherche d’une autre compréhension de ce qui lui arrive et l’élaboration de pistes de solution. Les outils théoriques proposés dans le cours du travail sont lourds de la signification qu’en charge les participants. Le travail d’analyse ouvre l’esprit. Les savoirs proposés s’intègrent dans un esprit ouvert pour les entendre et vont éclairer un vécu rendu conscient dans l’instant.
  • A un deuxième niveau le travail d’analyse de pratiques propose aux participants un certain nombre de façon de questionner ou d’analyser le vécu.

Le Sujet élabore une réponse particulière spécifique et contextualisée.

L’élaboration de cette réponse est une affaire privée. Autrement dit les offres de significations classiques du type « formation » ne sont pas des contextes favorables à l’élaboration de ses réponses. Par contre un contexte aidant à formuler les bonnes questions est propice à l’élaboration de ses propres réponses. Apprendre  à se poser les bonnes questions est au moins  aussi formateur que  de tenter d’intégrer les réponses des autres.

Qu’est ce que  former ?

Si former c’est créer un contexte qui met l’acteur en situation d’élaborer sa propre réponse à ses problèmes alors l’analyse de pratiques participe à la formation des individus.

Former à quoi ?

C’est le sujet social apprenant (Joffre Dumazedier) qui produit son apprentissage dans un contexte qui le favorise et lui permet de trouver la réponse.  Autrement dit c’est le vécu d’expérience qui est la source principale de l’apprentissage. L’activité du Sujet. La formation est source d’apprentissage quand elle part de l’expérience du Sujet et qu’elle y retourne.  Elle y retourne après un détour. Le détour de la médiation.

Toutes les expériences ne sont pas source d’apprentissage. On peut à l’infini répéter les mêmes erreurs si l’on a pas compris ce qui s’est passé dans un scénario expérientiel. Autrement dit : une expérience ne devient une expérience d’apprentissage qu’à partir du moment où une certaine médiation des significations liées  à cette expérience a été conduite. La médiation de la signification est à prendre ici au sens de Légende[2] comme la légende de la photo. La photo n’a pas forcément de sens en soi, c’est la lecture de la légende qui permettra de comprendre l’expérience que nous faisons de la perception de la photo telle que l’a produite l’auteur : c’est la légende qui permet de comprendre ce qu’a voulu dire l’auteur. La légende introduit à la fois la signification de l’expérience et la subjectivité de celui qui signifie.

La médiation de la signification donne à l’expérience un sens.

Ce sens a un double intérêt :Il permet de donner à l’expérience une temporalité : même si l’individu  n’a plus en mémoire consciente l’ensemble des ingrédients de chacune des expériences vécue, le fait de les avoir signifiés permet d’adresser l’expérience. L’adresser au sens informatique du terme : lui donner une adresse qui permet de la rappeler en mémoire si besoin.

Il permet de classer chacune des expériences dans des catégories plus ou moins rationnelles et ainsi organiser sa bibliothèque d’expérience pour qu’elle devienne opérationnelle dans la gestion du cours de son action. En permanence l’individu dans le cours de son action réfère, d’une manière non consciente, à sa bibliothèque d’expérience pour élaborer des décisions de sens et d’action.

Accessoirement on peut se poser la question de savoir si au fond son identité dans le sens de « comment il se représente lui-même) n’est pas organisée par la forme de la structure de cette bibliothèque

Cela sous-tend la question que pose Sandra Enlart : a quoi sert la formation ? Est ce que les contextes de formation que nous créons sont source de formation tels que nous les avons défini plus haut ? Est ce que les objectifs que nous assignons à nos formations sont vraiment atteint parce qu’ils sont une médiation des significations de l’expérience que nous faisons faire à l’apprenant ?

La question est plutôt à quoi forme réellement la formation ?

Prenons un exemple :

Lorsqu’on regarde les formations supérieures du type licence de psychologie ou formation d’éducateur. Qu’est ce qui est pratiqué et qu’est ce qui est médié ?

La pratique de l’étudiant c’est l’écoute et l’ingestion de croyances pré-pensées par les enseignants à partir de la pensée d’auteurs différents.

La pratique de l’étudiant, ce sur quoi il va être évalué, c’est aussi la pratique de la synthèse de la pensée des autres.

Mais c’est aussi la capacité à imaginer comment produire de la confrontation entre ces différents systèmes de croyances pour montrer comment il peut faire preuve de compétence d’analyse et de synthèse.

Autrement dit c’est essentiellement à une capacité d’écoute et de manipulation d’un imaginaire conceptuel qu’est entrainé l’apprenant. A aucun moment il n’y a un travail de médiation des significations de comment il conduit des relations comment il diagnostic des situations professionnelles, comment il construit ses décisions….
cela peut faire penser à l’enseignement de la musique au siècle dernier où l’apprenant ne commençait à toucher un instrument de musique qu’après plusieurs années d’étude du solfège et de la théorie de la musique.

C’est ce qu’il pratique qui transforme l’individu.

Ou peut-on dire que ce qui transforme l’individu c’est tout le rituel structurant et structuré qui confronte sa logique en tant que  sujet à la logique de la tâche à laquelle il se confronte : pour apprendre à faire du vélo il faut faire du vélo. Pas étudier les lois de la gravitation et de la dynamique.

Et peut être qu’au fond ce qui est formateur c’est l’action que conduit l’individu de résoudre le conflit cognitif qui résulte de cette confrontation entre la logique de la tâche et la logique du sujet ?

Alors se pose la question de ce qui est appris : Sait-on vraiment ce qui va être appris ? où en est la logique du sujet quand il aborde l’apprentissage ? On peut penser qu’il est tout à fait illusoire d’anticiper sur ce qui est appris en formation.

J’ai en mémoire une histoire rapportée par un collègue, d’un jeune homme qui avait compris l’intérêt de l’alphabétisation dans son village du temps de la guerre d’Algérie. Il s’est démené pour que cette action puisse se monter et il s’est battu tout au long de l’action au point qu’il n’était loin d’être des plus assidus aux cours. Paradoxalement il a su lire avant tout le monde. On voit bien comment le projet d’apprentissage est davantage déterminant sur la transformation du sujet.

Ce qui est appris n’est pas déterminé par le contenu, mais par le résultat d’une tentative de faire coïncider deux logiques au départ différentes. C’est la tentative de rééquilibration du conflit issu de la différence de logique entre la tâche et le sujet qui est formateur.

Mais aussi comme le montre l’expérience décrite plus haut : le sens de l’apprentissage est donné essentiellement par la pratique de ce que l’on veut apprendre et pas par le discours à propos de la chose à  apprendre. Si notre jeune homme a su lire rapidement c’est parce que c’était absolument nécessaire pour réaliser son projet.

On peut se demander si au fond, au delà du désir imaginaire énoncé par le pédagogue dans ses objectifs et son projet pédagogique, la réalité de ce qui est appris n’est pas plutôt dans ce qui se passe réellement dans l’interaction entre le sujet et la tâche.

Les apprentissages les plus prégnants sont souvent ceux qui ne sont pas nommés et pas explicitement formalisés dans les objectifs. Il n’est qu’à voir comment les méta-messages de l’école publique, au delà de l’imaginaire incantatoire de l’éducation nationale, sont des messages de reproduction des rapports sociaux et de maintient des différences de classes. Le rôle des parents éducateurs de l’enfant peut être  à certains moments de dire à ses enfants qui ne comprennent pas ce qui se passe, que l’école est le lieu où l’on fait l’expérience de la relation au pouvoir, où l’on apprend à subir l’abus de pouvoir de quelqu’un dont on peut parfois douter du projet et de l’équilibre psychologique. Mais que ça ressemble à la vie. L’école est le lieu où l’on va apprendre ce que la vie professionnelle nous demande : faire sans forcément être d’accord, sans forcément comprendre le sens, savoir répéter ce qu’on nous demande comme on nous le demande ; mais faire quand même. Au delà de quelques contenus qui restent après le passage dans cet espace de normalisation, la réussite à l’école est la preuve de sa capacité à se subordonner. Ce qui est la compétence prérequise à la plupart des activités professionnelles salariés.

Au fond on ne sait pas vraiment ce qui se passe dans un processus de formation.

C’est toujours une affaire privée dans un concours de circonstance particulier.

Si nous pouvons douter de pouvoir savoir ce qui s’apprend vraiment dans la formation, Au moins pouvons nous être certain qu’il est illusoire de contrôler les résultats de la formation.

 


[1] Au sens de JM Barbier

[2] Légende du Latin : légenda : ce qu’il faut lire (pour comprendre)

1560 View

Leave a Comment