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La complexité est une notion relativement nouvelle dans le discours social et principalement dans le monde de l’entreprise. Même si de nombreux chercheurs avaient déjà tenté de théoriser ce concept dans la deuxième partie du XXième siècle[1]. Cette notion est concomitante au surgissement de l’incertitude qui a accompagné la fin de l’ère industrielle. Fin de l’ère industrielle qui a marqué la fin de l’illusion de la croissance infini et de la croyance en des ressources illimités. Soudain le monde paraît plus complexe quand on ne peut plus gâcher, et qu’il faut devenir un acteur responsable, vis à vis du monde que l’on crée pour les générations futures.

Le discours sur la complexité laisse entendre que la complexité a surgit de nulle part dans la conscience des hommes. Un peu comme si, jusqu’à maintenant le vivant n’avait pas été complexe !

Or jusqu’alors, le monde n’était pas moins complexe. Si le monde ne nous paraissait pas complexe, c’est qu’on pouvait se simplifier la vie en ne prenant pas en compte les effets de nos actes. On a pu déforester sans se préoccuper des conséquences climatiques. On pouvait massacrer des millions d’humain au nom de la modernité sans que cela ne porte à conséquence. On pouvait utiliser les ressources humaines en entreprise sans se préoccuper de leur survie, de leur engagement, de leur épanouissement. La disponibilité des ressources non-qualifiées était suffisante pour faire face à la demande.

La société n’était pas moins complexe. On avait juste les moyens d’en nier la complexité.

Puis vient le temps ou la déforestation a atteint sa limite disponible ou la pollution n’est plus supportable. En réponse au problème que l’on a crée, on invente l’économie circulaire. Comme si l’on découvrait quelque chose qui n’avait jamais existé. Mais l’économie circulaire c’est une tentative encore maladroite de théoriser ce que la nature fait depuis toujours : recycler. Cette théorisation est intéressante dans la mesure où elle peut nous permettre de penser cette notion et de pouvoir l’intégrer au calcul des couts.

De la même manière, on se simplifiait la vie en considérant la ressource humaine comme une ressource disponible et jetable.

Mais aujourd’hui, la ressource humaine n’est plus seulement une question de quantité disponible. Plus que d’acteur adapté au poste de travail on a besoin d’acteur adaptable, c’est à dire capable de mettre en place les conditions de leur changement permanent, de leur progression continue. Pour faire face à un monde qui en mutation permanente on a besoin de ressources humaines capables de s’inventer, progresser (d’être agile comme on dit maintenant). Rendre un acteur adaptable est infiniment plus complexe que d’adapter un ouvrier à son poste de travail.

Pour être capable de s’adapter il faut pouvoir être autonome (ou plutôt : savoir s’auto-déterminer). Mais pour construire son autonomie il faut pouvoir se sentir engagé dans son travail, s’épanouir pour avoir envie de progresser. Le bien-être au travail, la prise en compte de l’humain, comme l’économie circulaire, devient une nécessité sociale pour pouvoir continuer à produire. La recherche du bien être ne ressort pas d’un humanisme et d’une quête éthique, comme le mettent en scène les promoteurs romantiques du bonheur au travail. C’est une condition de la productivité dans un monde complexe et incertain. C’est la seule stratégie possible face à la finitude des ressources et à la nécessité de développer l’adaptabilité des acteurs de l’entreprise. De la même manière que l’économie circulaire est la seule réponse à la finitude des ressources, le développement de l’adaptabilité des acteurs est le seul moyen d’installer une circularité dans l’emploi et d’en finir avec l’impossible recyclage des acteurs qui conduit à l’inflation du chômage.

On ne peut pas échapper à la nécessité de prendre en compte la complexité du monde en ce sens qu’on ne peut plus faire l’économie des conséquences de nos actes, parce que notre puissance de destruction a permis d’atteindre la limite de la capacité de régénération de la nature.

L’invention de la complexité nous permet d’autre part de questionner les fondements de notre façon de considérer le monde : une pensée qu’on dit cartésienne, qui sépare les éléments d’un système pour les considérer indépendamment les uns des autres ; une pensée linéaire en forme de « cause effet ».

La complexité émerge au moment où l’on ne peut plus penser notre action sur le monde d’une manière linéaire sur le mode cause/effet.

Mais la linéarité de la pensée se heurte à la finitude du monde. Les plastiques jetés à la mer depuis des décennies nous reviennent sous des formes différentes et on passe son temps à ingérer en mangeant du poisson ce dont on croyait s’être débarrasser.

De la même manière, on croyait pouvoir s’en tirer à bon compte en faisant venir pour presque rien des milliers d’immigrés qui arrivant dans les années 60, déjà adulte, n’ayant rien couté à la France et dont la rentabilité a été immédiate et immense. Mais le retour se fait d’une manière parfois violente quelques décennies plus tard, par la réaction des générations suivantes à la misère économique et psychologique dans laquelle on a laissé ces populations.

Le modèle linéaire des causes/effets est un modèle très réduit, très partiel et surtout très couteux en terme d’écologie. Il ne représente pas la complexité du vivant. Il n’a qu’un point de tangence avec le réel. Comme la droite tangente au cercle la linéarité ne représente qu’une partie infime de la réalité.

D’une manière implicite notre crise questionne le modèle linéaire cartésien des causes/ effets. La notion de complexité nous invite à un modèle circulaire ou la dynamique complémentaire des contraires permet de théoriser le vivant d’une manière plus opérationnelle. Le paradigme taoïste, Les notions de yin yang nous permettent de modéliser d’une manière plus efficace cette question de la circularité et de rendre notre réalité plus intelligible. En ce sens l’invention de la complexité permet de mettre des mots sur ce changement de paradigme salutaire.

[1] Notamment Jean Louis Lemoigne : Président de l’Association du Programme Européen Modélisation de la Complexité (MCX),Vice-Président de l’Association pour la Pensée Complexe (APC)

et éditeur du site Internet du ‘Réseau Intelligence de la Complexité’, RIC : archive.mcxapc.org .

 

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