« Il faut imaginer Sisyphe heureux ». [1]

Qu’est-ce qu’ « être »  heureux ?

« être » est verbe d’état. Est ce que cela laisse entendre que le bonheur est un état stable ? ou peut on penser plutôt qu’il est une dynamique ? Un flux dont l’harmonie est complexe à réguler. Une respiration dont nous ne percevons généralement que la conséquence, le résultat : l’oxygénation de notre bien être, un équilibre, une sensation d’équanimité. Un sentiment d’accomplissement autant que de sérénité ; Mais il n’y a pas d’équanimité perçue sans qu’en amont il y ait une dynamique, un mouvement dans l’harmonie du flux.

 

Le récent reportage « Human » de Yan Arthus Bertrand représente une riche collection de verbatim sur les représentations du bonheur. On y voit se décliner les différentes représentations que les humains se font du bonheur.

Quand on cherche à savoir qu’est ce qui est la source du bonheur pour les humains, on voit se dessiner deux tendances :

– LA CONQUETE : Le dépassement de soi, conquérir, victoire, accomplissement, réaliser sa mission.

C’est « Exister [2]» : Dans le sens de « se situer hors de » : se dépasser.

– LA CONSERVATION : protection, consommation. « Je suis heureuse quand j’ai les miens autour de moi et que je peux consommer ce que la nature me donne ».

 

On retrouve là les archétypes ancestraux qui fondent la division du travail :

L’homme qui va chasser et faire la guerre et la femme qui garde le foyer, le feu et le grenier de réserve.

Ce sont là les éléments de la dynamique du vivant : l’alternance de principes contradictoires et complémentaires : le principe masculin et le principe féminin ou le yin et le yang.

Les neurosciences confirment cette idée d’une dynamique hormonale entre la dopamine, hormone du désir et les endorphines et sérotonine, hormones du plaisir :

« La dopamine est « le transmetteur chimique du cerveau qui est le carburant de l’action : l’afflux de dopamine induit en effet un état d’activation du corps et de l’esprit qui prépare à agir ». La montée du désir serait donc provoquée par une bouffée de dopamine dont la libération procure une sensation d’énergie et de puissance qui permet alors de s’imposer aux autres et d’obtenir ces « objets du désir » que le partenaire sexuel incarne. Les endorphines sont des petites molécules, sécrétées par le cerveau et leur effet ressemble à celui de l’opium, « elles induisent calme et plénitude, un sentiment de satisfaction avec l’état des choses… d’où le désir est absent »[3]

 

Le bonheur peut être vu comme la mise en pratique de cette dynamique des contraires.

L’absence de bonheur peut être vu comme la rupture dans cette boucle dynamique.

La société moderne industrielle a tendance à favoriser l’archétype du chasseur. C’est fondamentalement le modèle judéo-chrétien qui part du principe que la terre a été donnée à l’homme pour qu’il l’exploite et qu’il puisse croitre et se multiplier. Un modèle qui logiquement pose le principe masculin et donc le mâle comme étant dominant.

Dans ce mode-ci, ce qui est sacré c’est la possession, la domination, le pouvoir sur la nature. Mais ce modèle basé sur la conquête de la nature a laissé exister un modèle complètement différent comme par exemple celui qui a prévalu dans les iles paradisiaques du pacifique mais aussi des indiens d’Amérique ou d’Amazonie qui est fondé sur un projet de conservation d’un état d’équilibre, d’une écologie. La collectivité se devait de faire tout pour conserver la nature. Avec des règles comme : on ne prélève que ce dont on a besoin et on demande pardon à l’esprit de l’animal pour devoir le tuer.

Dans ce mode-là, ce qui est sacré c’est le respect de la nature. L’homme étant soumis aux forces de cette nature.

 

Certes ces deux archétypes ne s’excluent pas l’un l’autre, bien au contraire ils se complètent. On peut même dire qu’ils se contiennent l’un l’autre selon le principe yin/yang.

– Le modèle qui privilégie la conquête de terres nouvelles et pillage des populations a toujours eu comme projet d’accumuler donc de conserver (la moitié de l’énergie investie par les humains est consacré à la conservation la protection, la sécurisation).

– Le modèle qui privilégie la conservation de la nature n’exclue pas la violence et le désir de s’approprier le bien de l’autre.

Chacun des deux archétypes est présent dans toutes les dynamiques de vie.

L’accomplissement, qui est la source du bonheur, s’élabore dans cette dynamique où se confrontent les deux modèles. En ce sens le bonheur ne peut pas être défini d’une manière statique mais dynamique. Cette dynamique se réalise autant dans chacun d’entre nous individuellement qu’à l’intérieur des systèmes sociaux que nous élaborons et qui nous déterminent.

D’un point de vue individuel, cette actualisation va dépendre de la configuration de chacune des personnes. Certains seront plus yang que yin donc se réaliseront plutôt dans la conquête. D’autres seront plus yin que yang et trouveront une satisfaction plus grande dans la conservation. On pourrait considérer d’une manière un peu hâtive que cette opposition est l’opposition homme/femme. Mais à y regarder de plus près on s’aperçoit que les principes masculin et féminin ne sont pas distribués d’une manière aussi catégorique. Le sexe physique ne détermine pas toujours le principe dominant de l’individu. Certains hommes sont plus féminins dans leur approche du monde et certaines femmes sont plutôt masculine dans leur façon d’agir au monde. On évitera donc de voir dans cette conception des tendances sexistes.

 

 

L’AMUSEMENT, COMME MOYEN ARTIFICIEL DE BOUCLER LA BOUCLE DU BONHEUR.

 

L’ébéniste qui contemple son œuvre en en faisant le tour avant de la livrer voit s’accomplir la boucle du bonheur. Son œuvre est la preuve matérielle de son existence et de sa compétence. La contemplation de cette œuvre atteste de la satisfaction de ses critères de travail bien fait et trouve ainsi le moyen de produire son cocktail d’hormone du plaisir (endorphines et autres sérotonines) qui boucle la boucle du bonheur. Mais pour le cadre ou l’ouvrier spécialisé qui rentrent chez eux frustrés de ne jamais pouvoir contempler leur œuvre achevée, la boucle ne se boucle pas, parce que leurs critères de travail bien fait ne sont pas satisfaits. Pour voir s’accomplir la boucle du bonheur et avoir la dose d’endorphine, il n’ont que le choix des paradis artificiels. L’un va prendre un whisky l’autre va s’écrouler devant une série télévisée où il contemplera une mise en scène la boucle de l’accomplissement.

En cohérence avec notre société qui a tendance à privilégier la conquête sur la conservation, le travail dans la société industrielle est plutôt consommatrice de dopamine privilégiant l’excitation et le désir sur l’accomplissement. C’est une conséquence des plus subtiles de division du travail. Le déséquilibre peut devenir morbide au bout d’un moment.

– Le whisky comme toutes les drogues est un déclencheur d’une récompense pour le cerveau.

– la contemplation d’une mise en scène de cet accomplissement déclenche tout autant une récompense dans un accomplissement par procuration. On regarde à la télé les autres s’accomplir dans des histoires qui, avec un début un milieu et une fin, sont tous des « voyage du héros ». Des quêtes (ou des enquêtes) ou après un certain nombre d’obstacles dépassés se dénoue l’histoire dans l’incontournable happy end mise en scène de l’accomplissement et qui sert a déclencher l’endorphine tant attendue. On sait que lorsqu’on met un individu devant une scène (par exemple un tennis man devant un match) son cerveau mobilise les mêmes zones que si c’était lui qui jouait. Autrement dit la vision d’une scène a la même valeur pour le cerveau de l’individu que la réalité. Ce qui est logique dans la mesure ou le psychisme (psyché en grec) est toujours le reflet de la réalité. Que ce soit par la réalité concrète ou par sa représentation virtuelle, les mises en scène de la vie que consomme le spectateur permettent de boucler le cycle du bonheur en provoquant les décharges d’endorphine qui permettent de repartir dans un nouveau cycle.

Le cinéma et ses « happy end » constituent une bonne manière de boucler d’une manière artificielle et virtuelle la boucle et de permettre de repartir le lendemain dans la conquête. Que ce soit par la réalité concrète ou par sa représentation virtuelle, les mises en scène de la vie que consomme le spectateur permettent de boucler le cycle du bonheur en provoquant les décharges d’endorphine qui permettent de repartir dans un nouveau cycle.

Ces ersatz d’accomplissement, générateurs d’endorphine, sont donc la meilleure façon de reculer le moment de la rupture. on bien sur trouver d’autres variations sur ce mode comme par exemple les achats compulsifs pour lesquels ce qui compte ce n’est pas ce qu’on a acheté mais le geste d’achat qui est symboliquement semblable au geste de conquérir une proie. et qui a donc la même fonction de produire une sensation d’accomplissement.

Mais c’est un palliatif…. un soin palliatif.

 

 

LE BONHEUR C’EST SISYPHE DANS UN NUMERO DE FUNAMBULE

Le sentiment de ne pas atteindre le bonheur trouvent peut être leur source dans l’absence de cette alternance, dans le blocage de la dynamique de vie.

 

La perte de cette circulation s’explique par la prédominance d’une tendance sur l’autre.

cette prédominance d’une tendance sur l’autre peut avoir des conséquences différentes :

 

 

– Le burn out peut se voir comme l’hégémonie du principe yang sur le principe Yin ou de la tendance masculine sur la tendance féminine : conquérir quitte à détruire. Sans l’accomplissement.

On peut voir dans le « burn-out » un détournement du processus. Comme pour le workhoolique le moyen devient le but. La conquête n’est plus le moyen d’aboutir à l’accomplissement qui conduit à la récompense neurologique, c’est devenu le but. D’une manière assez masochiste la souffrance devient la source du plaisir et donc de la récompense. Mais on mesure assez facilement le risque en terme de santé psychique et professionnelle qu’il y a à laisser perdurer cette situation.

 

– A contrario, la difficulté à évoluer dans sa carrière peut se voir comme l’hégémonie de la tendance yin : ne rien changer garder les choses en l’état.

 

La difficulté d’être dans une dynamique du bonheur réside dans le fait qu’elle oblige à être dans l’attention toujours consciente de trouver le juste équilibre entre les contraires, la « voie du milieu », l’harmonie de l’équilibre des contraires. Une attention à soi et aux messages de son corps. Mais aussi une exigence par rapport à soi, une capacité à ne pas toujours faire des concessions par paresse.

 

Comment être toujours dans l’équilibre entre la conquête destructrice et la conservation inhibitrice de l’action ?

Ce juste milieu suppose une attention de tous les instants à soi et aux autres. Cette attention à soi ne se régit pas par des lois et ne s’apprend pas par des formations. C’est une question de pratique de vie, un entrainement à être dans le juste milieu dans l’intelligence de soi et des autres.

C’est cette forme d’intelligence qui est à développer dans l’entreprise. Malheureusement l’entreprise comme l’école est encore le lieu où l’on confond toujours intelligence et performance cognitive ou capacité conceptuelle.

 

 

VOULOIR LE BONHEUR DES AUTRES : L’IMPOSSIBLE GAGEURE

 

La mode du bonheur au travail a fait naitre l’illusion qu’il était possible de remplacer le DRH par le directeur général du bonheur (chief hapiness advisor).

Mais cette dénomination est un double oxymore par rapport au bonheur :

– Le bonheur ne peut pas être dirigé parce qu’on ne peut pas commander à quelqu’un d’être heureux.

– Il ne peut pas être général parce qu’il est toujours particulier.

Trouver sa propre dynamique du bonheur est déjà quelque chose de très complexe qui ressort d’une réelle attention à soi. L’articuler avec la dynamique des autres ressort du plus grand des hasards et d’une attention à l’autre. C’est tellement complexe que ce n’est pas la raison qui pourra nous y aider, mais de laisser-faire, l’intuition.

 

Alors prétendre orchestrer le bonheur d’un collectif représente une telle gageure que la seule manière d’espérer influencer quelque chose est d’en abandonner l’idée. Selon le bon principe d’hypocrate : « primun non nocere » (d’abord ne pas nuire). Etre dans le non-vouloir et être présent aux autres pour les aider à gérer ce qui leur arrive en trouvant toujours le bon compromis avec l’intérêt du collectif.

 

On peut se demander au fond si cet apparent fatras d’absurdités sur le bonheur au travail n’est pas le délire créatif d’une société qui invente intuitivement ce qui sera la future fonction du Drh dans une entreprise : Accompagner. Les chercheurs les intellectuels le disent depuis déjà quelques temps, mais pour les acteurs il est nécessaire de passer par la métis de l’action pour arriver à comprendre cela en acte en le construisant.

Comme dans toutes les situations « à comprendre » on pourrait plagier le premier principe d’hypocrate en disant « primum non credere » d’abord ne pas croire.

Autrement dit : ne prenons pas au pied de la lettre la proposition de rêve de bonheur mais posons nous la question du manque à satisfaire que laisse entrevoir le désir de bonheur.

 

[1] A.Camus : le mythe de Sisyphe P 113

[2] Sibony (D) : 2013 De l’identité à l’existence. Odile Jacob

[3] David Servan-Schreiber

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